Détroit, retour à la scène pour Cantat et entretien avec Pascal Humbert

Retour à la scène pour Bertrand Cantat. Entretien exclusif avec Pascal Humbert, cofondateur et bassiste du projet Détroit, à l’issue d’un concert à la fois tendu et libérateur, au tout début de leur tournée.

“Au boulot !”, s’exclame un petit rigolo dans la salle alors que Détroit fait son entrée sur la scène de la Coopérative de Mai, transformée pour cette soirée un peu à part en rampe de lancement pour ce jeune groupe à pedigree chargé, mais aussi en théâtre d’une rédemption artistique pour un Bertrand Cantat qui vient de purger dix ans de silence. Ici comme partout où Détroit est programmé, la réponse a été fulgurante. Les 1 500 billets ont été vendus en un quart d’heure, ce qui donne la mesure d’un attachement inconditionnel, à l’évidence dissocié de toute curiosité malsaine que l’image de “bête de foire” construite autour de l’ancien Noir Désir aurait pu susciter. Cantat, on le sent, est en terrain ami et déjà conquis.

Cantat, “tendu comme une arbalète”

Si Clermont-Ferrand a eu le privilège d’accueillir la première d’une tournée s’annonçant marathon, avec quatre-vingts concerts programmés et d’autres à venir, c’est dû à la longue amitié qui lie le chanteur à Didier Veillault, directeur de cette salle devenue en quelques années une référence dans l’Hexagone, et où le groupe a pu peaufiner à loisir son répertoire sur trois semaines de résidence. Le “boulot” auquel faisait référence le plaisantin avait donc commencé bien en amont et répondait à la volonté de maîtriser un répertoire encore en construction et de dompter au mieux le parasitage psychologique lié à la pression. Même si ce fut vain. Cantat, juste avant de pénétrer dans le cercle de lumière blanche, étant décrit comme “tendu comme une arbalète” par l’un de ses collaborateurs.

Sur la scène, les choses vont pourtant s’installer méthodiquement, parfois au détriment de l’émotion. Ma muse, premier morceau de l’album, donne le ton, celui de l’abandon entre les mains capricieuses d’une inspiration qui, on l’a compris, aura été la vraie planche de salut au milieu de l’océan de doutes que le chanteur a dû traverser pour arriver jusqu’ici. Visage mangé par la barbe, cheveux en bataille, T-shirt noir et boucle d’oreille, la silhouette n’a pas vraiment changé, abstraction faite d’une forme d’aplomb, de réserve, peut-être de sagesse, qu’elle dégage désormais. Le dispositif lumineux joue sur le contraste des ombres et de la lumière d’un écran où sont projetées des images qui finissent par faire comme un code-barres fluorescent. Ambiance idéalement lugubre pour entamerHorizon où Cantat évoque de façon littérale son expérience carcérale, mais dont le sens profond ne se révèle que dans le déploiement de cette nouvelle musique conçue avec Pascal Humbert.

Entre nouveaux ports d’attache et lieux de mémoire

L’aboutissement de cette quête de nouvel horizon se matérialise en effet dans le son même de Détroit, ce folk-blues hanté pour âme en mal de grands espaces, cette bande-son pour road-movie intérieur et fuite éperdue en avant. Les guitares de Cantat, de Bruno Green et de Nicolas Boyer, associées à la basse de Pascal Humbert et à la batterie de Guillaume Perron, trament cette route sonore qui va sinuer ainsi, deux heures durant, entre nouveaux ports d’attache et lieux de mémoire. Car Détroit c’est aussi, de manière quasi étymologique, ce passage entre deux continents et deux époques, entre les nouvelles chansons et une relecture des grands instants de Noir Désir. A l’applaudimètre, il ne fait aucun doute que ces dernières l’emportent haut la main, notamment Des visages des figuresLe FleuveA ton étoileLe vent nous porteraLazy et Tostaky.

C’est dans ces moments-là que renaît l’ancien Cantat, chargé de cette fureur brute, sculptant à même la chair une sensation extatique d’absolu. Tandis que de l’autre côté du Détroit, il y a Sa majesté, son groove trip-hop, loin du punk enragé de Noir Dés’, et osant avouer une forme de dérision résignée avec des mots tels que : “Aujourd’hui je sens que souffle la révolte/Oooh et puis non… à quoi bon ?” Si sur scène Cantat assume encore avec un certain panache son ancien lui-même, il apparaît évident que l’objectif de cette tournée sera d’emmener pas à pas son public vers ce nouvel horizon, loin de la furie post-adolescente que semblent encore chérir ses fans, loin de l’enfermement, loin de Vilnius. A l’issue de ce premier concert, dans un réfectoire rempli de bruits d’assiettes et d’un brouhaha où perçait une sereine euphorie, Pascal Humbert, nouveau compagnon de route de Cantat, nous accordera en exclusivité cet entretien.

Pascal, quelles sont tes premières impressions ?
Pascal Humbert – Mon impression, c’est d’être dans la proximité de la fragilité avec la force… C’est notre grande première avec toute la pression que cela suppose. Une pression qui s’est progressivement accentuée depuis la genèse du projet avec Bertrand jusqu’à aujourd’hui. Ce projet est tellement chargé que, ce soir, il se peut que nous ayons eu du mal à gérer nos émotions. Et ça, c’est la fragilité. La force, c’est de se retrouver sur scène tous ensemble, solidaires, les pieds sur terre. C’est la musique qui nous tient et avec elle on va prendre de la confiance au fur et à mesure.

Plus précisément, qu’est-ce qui n’a pas fonctionné selon toi ?
On a fait des pains qui, esthétiquement, ont pu heurter mais qui ont eu aussi le mérite de révéler le côté complètement humain, fragile.

Comment cette aventure a-t-elle commencé pour toi ?
Il y a deux ans, on a travaillé ensemble à Berlin… Mais en réfléchissant bien, depuis qu’on se connaît avec Bertrand, on a toujours su qu’on allait un jour ou l’autre œuvrer ensemble. On ne s’est jamais perdu de vue. Et puis il y a eu une ouverture. J’étais en tournée avec le chanteur de 16 Horsepower. On jouait à Bordeaux. Après le concert, Bertrand m’a posé une question toute simple, genre : “Comment ça va ?” J’ai répondu que pour moi, la musique, c’était fini. J’en avais marre de ramer, je voulais passer à autre chose. Je vivais aux États-Unis depuis vingt-deux ans, je m’en tirais tant bien que mal en travaillant comme fermier ou charpentier. Tout ça était un peu décousu et j’en avais marre d’être tout le temps sur la route et de ne pas pouvoir profiter de mon gamin qui aujourd’hui a 11 ans. Bertrand m’a regardé et m’a dit, comme ça : “Toi, tu vas pas arrêter la musique. Non.” C’était il y a trois ans, juste avant qu’il ne me propose de travailler sur les pièces de Sophocle montées par Wajdi Mouawad. C’est parti comme ça. Juste sur la confiance mutuelle qu’on avait su établir sans collaborer à proprement parler et sur l’affection, sur cet amour fraternel que l’on se porte.

Quand le projet Détroit a débuté, tu vivais encore aux États-Unis ?
J’ai déménagé. Je suis venu m’installer à Bordeaux avec mon fils et ma femme, qui est américaine, uniquement pour Détroit. Ce n’était pas évident… Le plus dur fut de retrouver la culture française avec laquelle je n’ai vraiment pas d’affinité. D’ailleurs, je ne pense pas rester à Bordeaux très longtemps. Soit je retourne aux Etats-Unis après la tournée, soit je vais vivre dans les Pyrénées. J’ai besoin de nature. Mais je n’ai pas l’intention d’abandonner l’aventure avec Bertrand. D’autant que c’est parti pour un moment.

Qui sont les musiciens qui vous ont rejoints ?
Le batteur Guillaume Perron est un jeune Québécois. Tout de suite, il s’est passé quelque chose entre nous malgré la différence d’âge… Nicolas Boyer, le guitariste, est rennais, il mène un projet un peu à la Rita Mitsouko avec sa compagne. Sinon, il vend des guitares. Enfin, Bruno Green est un vieil ami qui est une pièce maîtresse de Détroit, en tant que musicien et coréalisateur du disque.

Cela procède-t-il d’une nécessité de jouer autant de morceaux de Noir Désir ? Avec l’idée d’inscrire Détroit dans une continuité ?
Je n’emploierais pas le mot “nécessité”. Je préfère parler d’envie. Il y a eu une discussion entre nous et une délibération dans un esprit très démocratique. Les titres de Noir Dés’ que nous avons retenus sont ceux que nous avions tous envie de jouer. On s’est vraiment fait plaisir en se les appropriant, Le Fleuve par exemple, sur lequel je joue de la contrebasse avec un archet. Je n’irais pas jusqu’à parler de réécriture mais plutôt de coloration. On joue Noir Désir dans une teinte Détroit.

Ce soir, vous avez omis certains titres de Détroit comme Terre brûlante. Pourquoi ?
Il y a deux morceaux sur l’album de Détroit dont l’approche ne permettait pas une transposition telle quelle : Terre brûlante et Sa majesté. Finalement, on a résolu le problème de Sa majesté grâce à ce groove qui porte le morceau. Terre brûlante reste encore un “mindfucker”, comme on dit aux États-Unis, avec deux basses qui s’entrecroisent. Ça marche très bien sur l’album. Pour la scène, le morceau est encore en chantier. Et on a l’idée de s’approprier d’autres chansons. Des Stooges notamment.

C’est peut-être cette restitution de l’espace telle que le rock américain a toujours su faire qui donne à Détroit sa nouveauté…
Culturellement, c’est évident, je me sens plus américain. Mais pour le reste, c’est d’abord notre amitié qui est à l’origine de tout ça. Et puis le fait que moi, j’ignorais ce qui se passait en France, j’étais étranger à tout ce tourbillon autour de lui. On me parlait de choses que j’ignorais ou que je voyais de loin. Du coup, notre relation a pu conserver une certaine fraîcheur.

Comment vois-tu évoluer Bertrand dans ce contexte qui finalement est redevenu nouveau pour lui ?
Bertrand, il prend de la force jour après jour. C’est tellement une belle personne, Bertrand. Il n’y a qu’une seule personne qui pouvait me faire revenir en France : lui.

As-tu été surpris par le succès du disque ?
Très surpris. D’autant que ce succès (160 000 albums vendus à ce jour – ndlr) ne peut être la conséquence d’une frange de nostalgiques de Noir Désir. Notre album, c’est une autre proposition, c’est surtout le fruit d’un gros travail. On n’allait pas arriver avec un sous-produit de Noir Désir. On voulait poser les fondations d’autre chose. Ce disque a un son. Et même un paysage sonore.

Du coup, ce nouvel Horizon que promet le titre de l’album, n’est-ce pas toi ?
Franchement, cet horizon, il fallait être deux pour l’ouvrir.

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