Pourquoi l’album posthume de Kurt Cobain n’est pas une si bonne nouvelle

Prévue pour le 6 novembre prochain, la sortie du “premier album solo” de Kurt Cobain s’inscrit dans une longue liste d’hommages posthumes. Mais l’idée sonne déjà comme l’écho pragmatique et contradictoire des idéaux qui habitaient le musicien à la fin de sa vie.

Brett Morgen, réalisateur du documentaire Cobain: Montage of Heck, l’a confirmé en fin de semaine dernière. Le premier album solo de Kurt Cobain sortira le 6 novembre prochain pour accompagner la commercialisation du film en DVD et en Blu-Ray. C’est donc au tour de l’ex-leader de Nirvana de mesurer, depuis l’au-delà, la toute-puissance quasi-christique de son œuvre immortelle. Mais à la différence des disques posthumes estampillés Hendrix, Joplin, Notorious B.I.G ou encore Tupac, le cas de cette résurrection par le disque pose un questionnement moral presque inédit. Peut-on décemment décider de prolonger l’œuvre d’un artiste disparu, alors qu’il a lui-même choisi de la suicider ?

Cobain sans Nirvana, une image fausse et illogique

Évidemment, le rapport délicat entretenu par les superstars du rock avec la célébrité, la drogue, la dépression ou la perte de contrôle de leur production artistique a souvent précipité l’anéantissement de carrières comètes. Kurt Cobain est loin d’être le seul chanteur suicidé. Et même si les inévitables théories du complot accompagnent parfois les souvenirs nostalgiques de Ian Curtis, Elliot Smith ou Donny Hattaway, leurs suicides respectifs interviennent fatalement comme une valeur marketing supplémentaire quand il s’agit de vendre leurs disques, en même temps que leurs morts. À cet effet, les affaires personnelles de Ian Curtis qui réapparaissent tous les deux ans sur eBay ou l’ancien appartement de Cobain disponible à 279 euros la nuit sur AirBnB assurent parfaitement le service au rayon “bonus morbides”.

Mais avec ce nouvel exemple d’hommage posthume présenté sans ambages par Brett Morgen comme “le premier solo de Kurt Cobain”conçu pour “vous sentir comme si vous étiez assis dans le salon de Kurt, à le regarder créer”, le sentiment de gêne s’habille d’un nouveau frisson. Principalement parce que la sortie du disque impose une image aussi puissante que fausse et illogique sur le plan artistique : Cobain, seul sur un album, sans Nirvana.

En dehors des démos primitives larguées par Fecal Matter dès le milieu des années 80, l’art de Kurt Cobain ne s’est exprimé qu’à travers les contradictions de son groupe anormal, à la fois prospère, mythique et radical. Une équation improbable qu’il n’hésitait pas à qualifier de“monstrueuse” dans un entretien accordé aux inRocKs en 1993 :

“Le groupe était devenu un monstre, nous ne le contrôlions plus. Soudain, les gens que nous détestions, ceux contre qui ce groupe s’était formé, se sont mis à acheter notre disque. Les gros bras, les machos, les chauffeurs routiers aimaient Nirvana. J’étais déboussolé… Mais Krist et Dave ont su me parler. Et j’ai rencontré Courtney. J’ai trouvé une femme que j’aime profondément, ce qui me paraissait totalement impossible il y a quelques années.”

Plus loin, dans la même interview,  Kurt Cobain prévenait que si Nirvana devait s’arrêter un jour, il n’y aurait sans doute pas de place pour un quelconque ailleurs artistique :

“C’est l’amour de la musique qui me donne la force de continuer. Rien d’autre. Mais je pourrais me barrer du jour au lendemain. J’ai assez d’argent pour disparaître sans laisser de trace.”

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Un an avant la mort de Kurt Cobain, la dissociation de Nirvana et de son ex-leader semblait ne pouvoir résulter que d’une situation extrême, d’une fuite définitive, irrévocable et sans appel. Plus de vingt ans après, l’illusion contraire n’est rendue possible qu’à la faveur de la découverte d’un stock d’archives audio au moment de la réalisation du documentaire Cobain: Montage of Heck. Pour Billboard, Brett Morgen explique s’être alors immergé dans plus de 200 heures d’enregistrements à travers les 107 cassettes audio découvertes au domicile de Cobain et mises à sa disposition par sa fille, Frances Bean.

“Il s’agit d’un portrait de Kurt beaucoup plus doux que ce à quoi on pourrait s’attendre. On se rend bien compte du bonheur que lui apportait son processus de création. Les textes sont riches et ludiques. Par moments, on imagine son sourire et sa chaleur les traverser. Les chansons ne sont pas vraiment terminées, il ne s’agit même pas de démos. Mais je pense qu’elles peuvent compléter notre compréhension de Kurt, aussi bien en tant que musicien qu’en tant qu’homme”.

Sans surprise, le disque inclura des enregistrements entendus dans le documentaire mais également des inédits ainsi qu’ “un sketch humoristique”. Quelques extraits ont déjà filtré sur Internet, renforçant la certitude que Cobain n’a jamais eu l’intention de publier en l’état ces morceaux de vie enregistrés à domicile. Pas plus qu’il n’avait imaginé s’afficher sur le bonus d’un Blu-Ray en 2015 pour désolidariser son image de celle de Nirvana.

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C’est-là toute l’impudence de ce projet de disque posthume. En plus de dénaturer a posteriori le geste artistique d’un musicien idéaliste qui ne s’était exprimé qu’à travers les déséquilibres de Nirvana, le disque semble destiné à présenter la créativité de Kurt Cobain dans son plus simple appareil. Au mépris des obsessions de contrôle et d’indépendance du principal intéressé.

“Tout ce qu’il touchait ne se transformait pas directement en or”

Dans un article publié en réaction à l’annonce du projet, le très sérieuxGuardian se pose une question plus large en remettant en cause la nécessité d’entendre des albums posthumes, quels qu’en soient les auteurs. Dorian Lynskey, journaliste britannique spécialiste de la musique, y compare la situation de Kurt Cobain à celle d’Alaiyah dont l’album posthume pourrait également sortir avant la fin de l’année :

“J’aime Kurt Cobain et Aaliyah car ce sont deux artistes très minutieux qui réfléchissaient à tous les détails de leur musique. Ils faisaient très attention à la façon dont ils la présentaient à leur public. Surtout, ils étaient conscients que tout ce qu’ils touchaient ne se transformait pas directement en or. L’annonce de leurs albums respectifs a provoqué un certain malaise chez moi. En tant que fan, je suis évidemment curieux. Mais je ne peux m’empêcher de penser que Cobain n’a jamais souhaité que le monde entende ses petites séances de bricolages acoustiques ou ses tentatives de sketchs comiques.”

Les deux projets posent effectivement un cas de conscience similaire car aucun des deux artistes n’avait l’intention de publier les morceaux qui sortiront en 2015. Difficile d’imaginer des chutes de studios ou de vulgaires bricolages domestiques capables de soutenir la comparaison avec des œuvres aussi vivantes, précises et accomplies que celles de Kurt Cobain ou Aaliyah. Du classique From a Basement on the Hill,d’Elliott Smith au non moins vibrant Life After Death de Notorious B.I.G., l’écrasante majorité des albums posthumes que l’histoire retiendra a bénéficié de matériel déjà enregistré, sélectionné par les artistes eux–mêmes.

Depuis que Kurt Cobain a mis fin à ses jours – pour les moins religieux d’entre-vous, c’était en avril 1994 – Nirvana a certes sorti une demi-douzaine de disques. Essentiellement des lives et des compilations, parmi lesquels le mythique Unplugged in New-York (capté par MTV en novembre 1993 et sorti un an plus tard) ou encore le Live at Reading(enregistré en 1992 et finalement publié en 2009). Mais toute ces sorties prolongeaient l”aura de Cobain sans en modifier la nature. Car les morceaux étaient écrits et enregistrés pour être défendus et diffusés sous le nom de Nirvana.

L’idée d’un album solo impose une nouvelle dimension dans la carrière de Cobain. Pire, elle dénature son geste artistique car elle le positionne pour la première fois en tant qu’artiste solitaire. Un nouveau concept rendu possible grâce à l’accord du principal ayant-droit de l’ancienne rock-star : sa fille Frances Bean, qui a autorisé la sortie du documentaire et de l’album qui l’accompagne.

Quel cadre légal pour les albums posthumes ?

L’exemple de l’album posthume de Kurt Cobain relance le débat sur la responsabilité des héritiers dans les questions de propriété intellectuelle. Contacté par nos soins, l’avocat Pierre Lautier, spécialiste du droit de la création, note que la notion d’intention n’a aucune valeur en matière de succession dans pareil cas. Il n’y a donc aucune différence entre la commercialisation d’un enregistrement studio et celle d’une cassette oubliée, aussi intime soit-elle :

“C’est dans ce genre de situation que l’on se rend compte du pouvoir des ayant-droits. La conjointe survivante, Courtney Love en l’occurrence, a plutôt un droit d’usufruit patrimonial. Tandis que le descendant est investi d’un droit moral qui peut débloquer pas mal de situations, notamment dans le cas de l’utilisation de manuscrits ou d’enregistrements. Les ayant-droits disposent de prérogatives assez fortes sur l’utilisation du nom, de l’image ou de l’œuvre d’un artiste. Quand le journal intime de Kurt Cobain a été publié, le même cas de conscience s’est posé. Je ne pense pas qu’il aurait été d’accord. Malheureusement; on ne peut pas réveiller un mort pour lui demander son avis. Et si l’ayant-droit accepte un projet pour des motifs financiers, ou pour n’importe quelle autre raison, personne ne peut s’y opposer.”

kkkÀ travers les considérations pragmatiques liées aux droits de succession et à la propriété intellectuelle, s’insinue également la question du libre arbitre et du contrôle de la production d’un artiste. Une notion chère à Kurt Cobain et complètement bafouée par ce projet d’album qui consiste à exhiber des enregistrements personnels qui, comme les manuscrits et les dessins du journal intime publié en 2002, n’avaient certainement pas d’autre vocation que de rester enfouis.

S’il n’a pas forcément motivé le passage à l’acte de Kurt Cobain, le succès démesuré de Nirvana et les nouvelles considérations marketing auxquelles le groupe était confronté participaient forcément du mal-être de l’artiste au moment de son suicide. Avec ce “premier album solo” gadget présenté comme un vulgaire bonus marketing de l’édition DVD du documentaire, la production de Montage of Heck confère finalement une vertu prémonitoire à la fuite en avant d’un Cobain déstabilisé par le succès, aussi bien critique que commercial, de l’album In Utero.

Fantasmer Kurt Cobain sur un album solo revient donc à accentuer l’invariable ironie qui poursuit les carrières éternelles des légendes de la musique. Le chanteur n’a jamais décidé d’entamer une carrière personnelle, mais son premier disque sortira quand même, plus de vingt ans après sa disparition. Un album qui n’a pour l’instant pas de titre, pas plus qu’il n’a de raison d’être. Si ce n’est celle d’accompagner la sortie DVD d’un documentaire controversé. Et de retirer à l’icône du grunge l’ultime liberté de sa vie d’homme et d’artiste.

Par Azzedine Fall

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